Le samedi 05 avr 2008
Liu Fang: sais-tu jouer de ce pipa-là?!
Jean-Christophe Laurence
La Presse
Nul n'est prophète en son pays d'accueil. Parlez-en à Liu
Fang, joueuse de pipa de renommée internationale, qui se produit
ce soir au Centre Pierre-Péladeau. La dernière fois que la Québécoise
d'adoption a donné un concert solo à Montréal, c'était en 2002.
À l'époque, la musicienne n'avait pas encore transcendé les frontières.
Mais depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts.

Photo Robert Mailloux,
La Presse
Six ans et cinq albums plus tard, Liu Fang est devenue une star dans le réseau des musiques du monde. Installée (temporairement) à Paris avec son mari et imprésario Kisheng Wang, elle rayonne désormais dans toute l'Europe, donnant jusqu'à 100 spectacles par année.
Paru en 2006, son dernier album (Le son de soie), heureux mélange de sonorités chinoises, africaines, indiennes et arabes, lui a en outre valu le prestigieux prix de l'Académie Charles-Cros, un incontournable gage de qualité artistique.
«Nous ne vivons plus au Québec que trois ou quatre mois par an», lance Liu Fang, en s'excusant presque de nous accueillir dans son appartement aussi peu «habité» du quartier NDG.
Polie comme seuls les Asiatiques savent l'être, la dame nous offre ensuite une paire de pantoufles («le plancher est froid...») avant de nous servir le thé, comme si nous étions au restaurant.
Non. Visiblement, le succès n'est pas monté à la tête de Liu Fang.
Modeste de nature, la musicienne semble l'être tout autant lorsqu'elle joue du pipa, se mettant au service de son instrument, bien plus que l'inverse. Suffit de la voir pincer ses cordes de métal pour constater avec quel sérieux et quelle humilité Liu Fang aborde cette tradition musicale millénaire - qu'elle a découverte petite fille, alors que sa mère travaillait pour l'Opéra de Dianju.
Sorte de luth à quatre cordes et 30 frettes, le pipa existe en Chine depuis la nuit des temps. On l'utilise indifféremment dans la musique folklorique et dans la musique classique, mais rarement en solo comme le fait Liu Fang.
Le concert de ce soir lui, sera entièrement tourné vers le répertoire classique. Que ce soit au pipa ou au guzheng (un genre de cithare), la musicienne interprétera des pièces tellement anciennes (VIIe ou VIIIe siècle) que, dans bien des cas, on ne sait même pas qui les a composées. Leur coefficient de difficulté sera d'autant plus grand qu'aucun orchestre ne l'accompagnera sur scène.
«Contrairement aux pièces folk, dont la ligne mélodique est plus simple, les pièces classiques sont très exigeantes, explique Liu Fang. Ce sont des pièces lentes, avec beaucoup d'espaces vides. Dans ce cas-ci, le défi n'est pas tellement la technique, mais l'état d'esprit à atteindre...»
«La virtuosité est une chose, ajoute Kisheng Wang, mari de Liu Fang, présent lors de l'entrevue. Mais dans l'art du pipa, c'est la profondeur qui fait la différence. Et cela ne s'apprend pas. Cela vient du ciel...»
Conquête par la grâce
Pour la petite hsitoire, Kisheng Wang a découvert Liu Fang grâce à une cassette enregistrée à la maison. L'homme a trouvé la musique tellement belle qu'il a fini par épouser la musicienne, avant de l'emmener vivre au Canada. Trois ans après leur arrivée (en 1996), il a laissé tomber son métier de météorologue, pour se consacrer à la carrière musicale de son épouse.
«C'était un risque, avoue-t-il, mais j'avais confiance.»
M. Wang, de fait, avait été tellement ému par la musique de Liu Fang qu'il ne voyait pas comment le reste de la planète pourrait y résister.
Cette conquête par la grâce n'est d'ailleurs pas terminée. En novembre prochain, Liu Fang se produira pour la première fois à l'Institut des musiques du monde de New York. Cette prestation pourrait lui ouvrir le marché américain, étape obligée avant de s'attaquer à la Chine continentale.
«Si les États-Unis s'ouvrent à nous, nous reviendrons vivre pour de bon à Montréal, lance M. Wang. Nous avons hâte d'avoir une vraie maison. Et le Québec est un carrefour idéal pour faire le lien entre l'Europe et les États-Unis...»
Liu Fang, récital de luth pipa et de cithare guzheng, musique traditionnelle classique chinoise. Ce soir, 20h, au Centre Pierre-Péladeau.
Source: